le 18 mai, 2013
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Les compagnies biotechnologiques s’apprêtent à commercialiser le saumon OGM : il y a anguille sous roche
Une version abrégée de cet article a été publiée dans le magazine Common Ground, en octobre 2010. Lucy Sharratt est la coordonnatrice du Réseau canadien d’action sur les biotechnologies.
D’aucuns affirment qu’il y a toujours eu du louche dans ce que font les entreprises biotechnologiques avec les OGM. Quoi qu’il en soit, après avoir consommé des végétaux OGM les consommateurs pourraient maintenant voir des saumons transgéniques aboutir dans leur assiette.
Depuis 15 ans maintenant le canola, le maïs et les ingrédients du soja génétiquement modifiés (et plus récemment de petites quantités de sucre OGM) prolifèrent parmi les aliments transformés consommés en Amérique du Nord (www.cban.ca/gefoods). Le saumon OGM risque maintenant d’être le prochain produit à se retrouver sur la liste des OGM présents sur le marché.
En effet, la compagnie AquaBounty, une entreprise biotechnologie basée au Massachusetts, s’est adressée aux autorités réglementaires américaines afin que celles-ci approuvent son saumon de l’Atlantique génétiquement modifié (GM) destiné à la consommation humaine. La compagnie prétend en outre vouloir solliciter une approbation auprès du Canada. L’entreprise soutient que son saumon de marque «AquAdvantage» atteint une taille commercialisable deux fois plus vite que les saumons non transgéniques. Cette croissance plus rapide s’explique par l’insertion dans le saumon de l’Atlantique de matériel génétique : un gène codant pour une hormone de croissance provenant du saumon Chinook, et une construction génétique issue d’une sorte d’anguille, la loquette d’Amérique. Chez le saumon OGM, il y a production d’hormone de croissance durant toute l’année, tandis que le saumon ordinaire n’en produit normalement que pendant trois mois.
Du poisson OGM en vue ?
Après dix années de réflexion, le gouvernement américain est sur le point, croit-on, d’autoriser le saumon GM. Mais est-ce bien certain ? Le 25 août, la FDA américaine (U.S. Food and Drug Administration) a annoncé que le processus d’approbation du saumon GM était entré dans sa phase finale. La FDA a confié au VMAC (Comité consultatif sur la médecine vétérinaire) le soin d’évaluer les données et les conclusions scientifiques d’AquaBounty, et de tenir en septembre deux jours d’audience pour entendre les groupements de défense des intérêts du public.
À peine deux semaines avant la tenue des audiences, la FDA a fait paraître deux documents qui résumaient les données scientifiques fournies par AquaBounty, et l’analyse que la FDA en faisait. La conclusion préliminaire de la FDA était que consommer du saumon OGM était sécuritaire et qu’il ne constituait pas un risque pour l’environnement. Cependant, plusieurs membres du Comité présents lors des audiences publiques ont exprimé de fortes inquiétudes concernant la qualité des données présentées, réclamant des études supplémentaires et de meilleure qualité. Puisque la FDA n’a pas demandé au VMAC d’émettre de recommandation générale, c’est à elle que revient la responsabilité de réagir face au manque de certitude exprimée durant les audiences. Car si plusieurs questions ont été posées lors de ces consultations publiques, pratiquement personne n’a répondu oui à celle-ci : «Peut-on, à partir des données et des informations transmises prouver avec une certitude raisonnable que la consommation d’aliments dérivés du saumon Aquadvantage n’a pas causé de préjudices ?»
AquaBounty affirme maintenant se préparer à déposer une demande d’approbation au Canada. En fait, toute sa stratégie de commercialisation du saumon OGM sur le marché américain repose sur la production d’oeufs de saumon transgénique dans ses installations de l’île du Prince-Édouard.
Du saumon élevé localement ?
Jusqu’à maintenant, seules la FDA et AquaBounty savaient que le Canada constituait la clef de voûte du plan de commercialisation du saumon OGM de l’entreprise. Le 3 septembre, la FDA publiait une version épurée d’une évaluation environnementale menée par des consultants travaillant pour le compte d’AquaBounty, dans laquelle il était révélé que l’entreprise ne cherchait nullement à demander l’autorisation de faire grossir les poissons aux É.U. Bien au contraire, la compagnie prévoit produire tous ses oeufs génétiquement modifiés sur l’IPE, expédier ensuite ceux-ci au Panama à des fins de grossissement et de transformation, pour ensuite vendre les saumons OGM sur le marché américain, où ils seront «prêts à être mis directement sur la table du consommateur». AquaBounty affirme clairement que son évaluation environnementale «se limite à des installations spécifiques destinées à la production d’oeufs embryonnés sur l’IPE, et au grossissement des saumoneaux jusqu’à l’atteinte d’une taille marchande au Panama.»
Mais tandis que la FDA est occupée à évaluer le plan de production d’AquaBounty à l’IPE et au Panama, celle-ci raconte au public américain une histoire toute à fait différente. Récemment encore, et notamment lors des audiences du VMAC, le PDG d’AquaBounty, Ron Stotish, a réitéré son projet d’installer ses élevages à proximité des populations américaines consommatrices de poissons. Une fonctionnaire du FDA, Larissa Rudenko, avait alors dû intervenir pour rappeler au comité que la demande d’approbation qu’ils avaient sous les yeux ne visait que la production canadienne ou panaméenne. Les propos de Stotish ajoutent de la vraisemblance aux avertissements émanant de groupes américains voulant que la compagnie n’a pas l’intention de se limiter à son plan initial de production, puisqu’elle va, disent-ils, s’efforcer d’accroître et de transférer sa production vers d’autres pays dès que ce sera possible.
Environnement Canada joue un jeu dangereux
La production commerciale d’oeufs de poissons OGM par AquaBounty dans ses installations de l’IPE n’a pas encore été autorisée par Environnement Canada, quoique tout le plan de cette compagnie repose précisément sur cette autorisation. Si la FDA décide de permettre l’élevage du saumon OGM aux É.-U., sur quoi se basera-t-elle ? Sur le fait qu’AquaBounty suppose que le Canada va donner le feu vert à son saumon transgénique.
Environnement Canada est tenu d’évaluer toute requête provenant d’AquaBounty d’ici 120 jours. Le processus d’autorisation est rapide et ne comprend ni participation du public ni audiences publiques. En fait, le public n’est censé savoir qu’AquaBounty a formulé une demande d’approbation qu’après la publication définitive de la décision par Environnement Canada.
Pour celle-ci, toute cette controverse au sujet du génie génétique est nouvelle, puisque le gouvernement lui a quelques années auparavant enlevé la responsabilité de réguler les cultures génétiquement modifiées. On avait plutôt confié la mission de caractériser les risques environnementaux liés à la dissémination des végétaux OGM à Agriculture et Agroalimentaire Canada, par l’intermédiaire de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, dont le mandat contradictoire consiste à favoriser la vente des aliments tout en évaluant leur innocuité, conformément à la réglementation sur la sécurité alimentaire. Après avoir affirmé pendant 12 ans être occupé à élaborer une réglementation visant spécifiquement les poissons GM, le ministère de Pêche et Océans Canada a fini par y renoncer. Par conséquent, la responsabilité de réglementer et de réguler les poissons et les autres animaux GM incombe par défaut à Environnement Canada, conformément à la Loi canadienne sur la protection de l’environnement (LCPE), qui agit comme «filet de sécurité» pour les produits qui échappent à la réglementation des autres ministères.
Selon la réglementation de la FDA, les poissons OGM doivent être classés parmi les «médicaments vétérinaires», ce qui amène un des membres du VMAC, James D. McKean, à conclure que si la FDA autorise le saumon transgénique «il faudra considérer l’installation piscicole de l’île du Prince-Édouard comme une usine de médicaments.» Les opérations d’AquaBounty en cours à l’IPE n’ont cependant pas déclenché la tenue d’une évaluation environnementale canadienne en raison de l’exemption réglementaire qu’accorde la LCPE à la recherche et au développement.
Les saumons OGM pourraient s’échapper dans la nature
Les populations de saumons de l’Atlantique sauvages se sont effondrées de 1975 à 2008, passant de 18 millions à seulement 625 000, c’est pourquoi la conservation de cette espèce ne doit pas être prise à la légère. La pêche commerciale du saumon sauvage de l’Atlantique a été interdite en 1985, seules la pêche récréative et les pêcheries des résidents du Labrador et des Premières Nations demeurant permises. En 2009, le gouvernement fédéral a placé sur la liste des espèces menacées de disparition toutes les populations de saumons sauvages de l’Atlantique, leur protection étant considérée comme hautement prioritaire; celles du lac Ontario étaient considérées comme étant «disparues» et les populations du fond de la baie de Fundy comme «menacées d’extinction». Par conséquent, si des saumons OGM s’échappaient des fermes d’élevage de la côte est, il pourrait en résulter une catastrophe pour les espèces sauvages.
Le saumon de l’Atlantique fait aussi l’objet d’un élevage intensif dans des cages à filets immergés dans les eaux du Pacifique, surtout au Chili et le long de la côte ouest du Canada et des États-Unis. C’est pourquoi l’existence d’échappées de saumons de l’Atlantique à partir des cages à filet ou des écloseries constitue un problème de pollution environnementale important et récurrent qui soulève de sérieuses inquiétudes puisqu’il menace les espèces indigènes. Ainsi, on signale dans certains courants d’eau douce de la Colombie-Britannique la présence de saumons de l’Atlantique matures échappés des élevages, et on rapporte que certains sont parvenus à frayer et à se reproduire dans certains endroits. Soucieuse de ne pas se faire poser de questions quant à d’éventuelles échappées de poissons OGM dans les eaux canadiennes, AquaBounty se contente de demander la permission d’élever ses saumons dans des installations terrestres situées «dans une zone montagneuse reculée» du Panama. La compagnie prétend que l’installation piscicole ne sera accessible qu’à partir d’une passerelle munie d’une barrière sécuritaire, conduisant à une entrée protégée par des grilles fermées et défendue par des chiens de garde.
L’autre principale stratégie de confinement sur laquelle l’entreprise s’appuie actuellement prévoit ne produire que des saumons femelles triploïdes, donc par définition incapables de se reproduire. AquaBounty reconnaît qu’en tout temps jusqu’à 5 % des saumons pourraient être fertiles, mais, dit-elle en conclusion «il est hautement improbable que la production, le grossissement et l’élimination des saumons AquAdvantage suivant les conditions spécifiées dans cette évaluation environnementale affectent de manière importante l’environnement.» La stratégie employée par la compagnie prévoit le transport d’oeufs OGM à partir de l’IPE jusqu’au Panama grâce à des caisses à claire-voie «robustes» faites de polystyrène, enveloppées dans des glacières «Igloo» en plastique dur attachées avec des courroies d’emballage, ces glacières étant ensuite insérées dans des conteneurs en carton épais pour un surcroît de protection.
La FDA a annoncé la tenue d’une nouvelle évaluation environnementale comprenant une période de 30 jours durant laquelle le public sera invité à exprimer ses commentaires. Au terme du processus de consultation, la FDA pourrait en arriver à la conclusion que les risques pour l’environnement sont négligeables et qu’ils ne sauraient empêcher l’approbation du saumon OGM, mais compte tenu des critiques nombreuses et sérieuses qui ont été adressées à AquaBounty concernant son analyse scientifique des impacts potentiels du saumon OGM sur la santé, la FDA ne va pas s’en tirer facilement si elle autorise ce nouveau produit pour la consommation humaine.
Des bâtonnets de poissons douteux
Dix ans, cela peut paraître long pour soumettre un produit à un examen scientifique afin d’en vérifier l’innocuité, mais tout dépend de la manière dont on a mis ce temps à profit. Dans son témoignage devant le Comité consultatif sur la médecine vétérinaire, l’expert Michael Hansen, maître de recherches à l’Union des consommateurs américains, a affirmé le 20 septembre devant le Comité consultatif sur la médecine vétérinaire que «Les données sont trop incomplètes et leur qualité scientifique est insuffisante, c’est pourquoi l’approbation ne devrait pas être accordée.» Après avoir passé en revue le résumé des données scientifiques d’AquaBounty, il a été en mesure d’affirmer que «La FDA s’appuie sur des données carrément inadéquates. Les chercheurs ont manqué de rigueur, ils se sont fiés à des échantillons trop petits et ils ont suivi des procédures discutables.»
Les critiques préviennent depuis longtemps qu’en lui-même, le procédé de la transgenèse pourrait se traduire par une augmentation du potentiel allergène des aliments, et les données d’AquaBounty elles-mêmes semblent confirmer cette allergénicité accrue. Il faudra manifestement obtenir plus de données. Celles obtenues à partir d’essais portant sur deux petits échantillons indiquent qu’il y a risque d’une augmentation du potentiel allergène. En ce qui a trait à l’évaluation des risques pour la santé, la recherche d’AquaBounty se caractérise par des échantillons de petite taille et un plan d’étude discutable, ce qui est fâcheux. Comme l’a affirmé lors d’une audience avec la FDA Robert H. Poppenga, un chercheur de l’université de la Californie qui travaille au laboratoire de santé animale et de sécurité alimentaire appartenant à l’école de médecine vétérinaire de cette institution «Je suis incapable de tirer des conclusions à partir de ces données d’allergénicité.» La compagnie soutient pourtant que son saumon OGM est «essentiellement équivalent à du saumon d’élevage.»
Entre autres problèmes, les deux études qui devaient servir à évaluer les risques potentiels liés à la présence de niveaux élevés d’hormone de croissance comportaient des défauts majeurs. La première de ces études s’est penchée sur des poissons pesant à peine deux onces plutôt que d’examiner des saumons de taille marchande. Certes, la seconde étude a porté sur des poissons de taille commercialisable, mais le seuil de sensibilité de la méthode d’essai était si élevé qu’il n’a pas été possible de détecter la présence d’hormone de croissance dans aucun échantillon, OGM ou non OGM. La compagnie s’est servi d’autres tests similaires insuffisamment sensibles afin de vérifier la présence de concentrations d’IGF-1, une hormone liée à plusieurs types de cancers. L’utilisation de ces méthodes défectueuses signifie que la FDA n’a présentement pas de données dignes de ce nom permettant de tirer des conclusions valables concernant les questions de santé soulevées.
L’industrie aquacole du Canada (et des autres pays aussi) soutient qu’il n’y a pas de demande pour le saumon OGM, ce qu’a d’ailleurs confirmé Ruth Salmon, directrice générale de l’Alliance de l’industrie canadienne de l’aquaculture, dans la déclaration qu’elle a faite au réseau anglais de Radio-Canada : «L’industrie aquacole canadienne n’appuie pas la production commerciale de poissons transgéniques destinés à la consommation humaine.» L’industrie aquacole a raison de craindre l’arrivée des poissons OGM. Non seulement l’approbation du saumon OGM aurait-elle vraisemblablement pour effet de susciter la crainte chez les consommateurs et de leur faire passer l’envie de consommer cette denrée alimentaire, mais de plus le regard que portent les médias sur les poissons OGM pourrait aussi avoir pour effet d’attirer l’attention du public sur les critiques dont la pisciculture industrielle fait actuellement l’objet. À travers ce débat, les consommateurs pourraient par exemple découvrir que la valeur nutritive du poisson d’élevage est inférieure à celle du saumon sauvage de l’Atlantique, puisqu’il est substantiellement moins riche en acides gras oméga-3, dont la consommation est bénéfique. Selon les données d’AquaBounty, les saumons OGM possèdent même un rapport oméga-3 à oméga-6 inférieur à celui des autres saumons d’élevage.
Recherche sur les poissons au Canada : il y a anguille sous roche
Le poisson OGM auquel on a affaire est l’aboutissement de fonds de recherches universitaires canadiens financés par le secteur public, tout comme c’est le cas de l’«Enviropig», ce porc génétiquement modifié développé à l’université de Guelph. C’est en 2001 que les généticiens Garth Fletcher de l’université Memorial de Terre-Neuve et Choy Hew de l’université de Toronto ont pris un brevet sur une construction génétique destinée à créer un poisson transgénique. Pas plus tard qu’en janvier 2010, le gouvernement fédéral a accordé des fonds publics de recherches à AquaBounty susceptibles d’être utilisés dans le développement de leur saumon OGM. L’entreprise a obtenu 2,9 millions $ du Fonds d’innovation de l’Atlantique dans le but d’«améliorer la culture du saumon atlantique stérile» avec pour objectif «la commercialisation sécuritaire du saumon triploïde, à la condition que le Canada atlantique soit reconnu comme la source des avantages commerciaux associés à ce produit, et qu’il en assure la distribution mondiale.»
Ç’est le moment où jamais de bannir les animaux OGM
Les promoteurs du saumon OGM se sont engagés en quelque sorte dans une course contre les tenants du cochon génétiquement modifié, l’«Enviropig» : c’est à savoir lequel des deux camps pourrait se vanter d’avoir été le premier à commercialiser un animal issu du génie génétique. «Pendant que la FDA examine la possibilité d’approuver son premier animal génétiquement modifié, nous espérons que l’issue favorable de ce processus d’examen favorisera la mise en pratique des technologies que nous sommes en train de mettre au point dans l’éventualité de leur mise en marché» a affirmé Jim Greenwood, PDG de la Biotech Industry Organization dans un communiqué du 20 septembre. «Parmi ces nouvelles technologies, mentionnons les bovins, les chèvres, les porcs et les poissons transgéniques, des animaux capables d’atténuer les impacts des cultures sur l’environnement, de maximiser la santé animale, d’améliorer les produits industriels de pointe et de fournir des sources d’alimentation durables à l’agriculture et à l’aquaculture» a ajouté Greenwood.
Cependant, tout n’est pas rose, loin de là, car la controverse entourant le saumon transgénique d’Aquabounty et la publication par la FDA de données insatisfaisantes portant sur cet OGM a rendu l’industrie biotechnologique plus vulnérable que jamais. Mark Walton, qui préside la «compagnie qui clone» et le comité sur la politique animale de la Biotechnology Industry Association, a récemment affirmé lors de la conférence sur l’industrie biotechnologique tenue récemment à Saskatoon, que même les membres du personnel de la FDA ont craint qu’AquaBounty n’ait pas suffisamment d’alliés présents aux audiences de la FDA en septembre. Les craintes du personnel se sont avérées fondées.







